
La gnose doctrinale
Pour le chrétien, la gnose doctrinale ne saurait être le tout de la Gnose. Elle est ordonnée à la réception de la révélation : c’est une métaphysique d’accueil. Cela fait entendre qu’elle ne s’accomplit que dans la réception du Verbe incarné : les prémisses gnostiques de l’acte de foi ne prennent tout leur sens que dans la foi elle-même.
La Gnose du Verbe
La doctrine que nous venons d’exposer trouve un fondement scripturaire dans le Prologue de l’Evangile de saint Jean. De même que, la réception de foi requiert une initiation (dont la nature gnostique n’est évidemment pas perçue par tous), c’est-à-dire l’enseignement d’une science métaphysique sans laquelle la révélation reçue ne saurait avoir tout son sens pour l’intelligence, de même Jean commence par énoncer la métaphysique du Verbe divin, Gnose éternelle du Père, prenant bien soin de préciser que c’est ce Verbe qui communique à chaque intelligence humaine (et pas seulement au croyant) sa capacité d’illumination cognitive, et ce n’est qu’après qu’il révèle que le verbe « vint chez lui », qu’« Il s’est fait chair », qu’Il « a habité parmi nous », que « nous avons vu sa gloire », et enfin qu’il se nomme Jésus-Christ, l’« exégète du Père ».
Ainsi est enseigné l’ordre requis pour la réalisation de l’acte de foi, en même temps que la nécessité de l’initiation gnostique et la nature véritable de cette gnose préparatoire qui est lumière émanée du Verbe ; et en effet, c’est « dans ta lumière (que) nous verrons la lumière » et c’est seulement par elle que nous pourrons voir « la gloire de Jésus-Christ ».
Toutefois, lorsque grâce à la lumière de la Gnose, nous voyons la Lumière-faite chair, devant la gloire rayonnante du Verbe incarné, devant « Celui que nos yeux ont vu, que nos mains ont touché », la lumière initiale et initiatrice s’efface dans sa transparence même, la présence de l’Objet divin aveugle tout autre connaissance, et la conscience gnostique doit, en quelque sorte, renoncer à elle-même : ainsi de la reconnaissance du Dieu fait Objet, Image visible du Dieu invisible, Gnose faite homme, « plénitude de grâce et de vérité ».
La Gnose « chrétienne »
On a parfois soutenu que le christianisme ne comportait pas de voie de pure gnose, comme d’autres cultures religieuses nous en offrent l’exemple, telles l’hindouisme, le taoïsme ou l’islam...
A certains égards, cela est tout à fait exact, mais correspond à une vue superficielle des choses, à un double titre : d’abord on ignore qu’en réalité l’élaboration d’une gnose orthodoxe fut spécifiquement l’œuvre du christianisme (de saint Paul à saint Clément d’Alexandrie).
Ensuite on ne comprend pas que le christianisme, étant la religion du Christ, est par là-même la religion de la Gnose incarnée, puisque le Verbe est la Gnose du Père. Or, cette Gnose incarnée est aussi la Voie spirituelle par excellence : « Je suis la voie, la Vérité et la Vie ».
Cette affirmation étant absolue, elle comporte nécessairement une garantie inconditionnelle et, en particulier, elle garantit que le christianisme offre les plus hautes possibilités spirituelles, mais évidemment selon la nature de son économie : le Verbe incarné concentrant en lui toute Vérité et toute Grâce, on ne peut trouver en dehors de Lui ce qu’en Lui-même il faut rechercher.
Et en outre, qu’entend-on alors par gnose pure ? Sa pureté serait-elle par hasard exclusive de l’amour ? Quelle ignorances des réalités spirituelles ! Le soleil de la gnose qui illumine le regard du Maharshi n’est-il pas rayonnant d’amour ? Quel étrange gnostique que celui que redoute de perdre sa gnose dans l’Océan de l’Amour divin ! Et plus encore, tous les maîtres ont enseigné ce que nous enseigne le Prologue de saint Jean. Voici ce que déclare Shankara dans son célèbre poème Atmâbodha (« Connaissance du Soi) ; « Grâce à des exercices répétés, la gnose (jnäna) purifie de ses dualités l’âme vivante souillée par l’ignorance : l’ayant fait, la gnose elle-même doit disparaître, comme la poudre de noix, une fois l’eau purifiée ».
En renonçant à elle-même, la gnose, d’une certaine manière, entre dans l’obscurité de la foi, dans ces ténèbres où, nous dit saint Jean, brille la lumière. Et c’est seulement par ce renoncement et cette « passion » qu’elle pourra se transformer dans sa nature même, devenir ce qu’elle est en se convertissant en son Objet, et s’unir à Lui. Cette épreuve gnostique, cette « leçon des Ténèbres » où l’esprit comme Moïse, fait l’ascension de la sainte montagne du Sinaï, la « montagne de la théognosie » : c’est l’absorption de la connaissance en son propre contenu transcendant.
Jean-Baptiste, le Précurseur de la Gnose
Si maintenant nous revenons à l’Evangile, nous constatons qu’il nous enseigne la même vérité sous la figure de saint Jean Baptiste.
Pourquoi, en effet, dans ce Prologue qui est la charte de la métaphysique chrétienne, saint Jean éprouve-t-il le besoin de mentionner le Précurseur, celui qui « n’est pas la vraie lumière », introduisant ainsi la rupture d’une contingence historique dans un développement intemporel. « Advint (un) homme ». Comme si l’on disait : l’être humain (anthrôpos), et non seulement le masculin (aner), quand il paraît, témoigne de la lumière. Et, en effet, comment parler de la « vraie lumière » avant sa manifestation directe, sinon à partir de son reflet précurseur dans l’homme théomorphe ?
Jean Baptiste symbolise l’homme comme tel et donc la gnose doctrinale et préparatrice, celle qui déjà par son existence même, témoigne de l’existence de la lumière et qui, d’autre part, actuée ou réveillée par la grâce divine (cet homme est « envoyé » de Dieu), purifie l’œil de l’âme et le prépare à la réception de la vraie lumière.
Mais, nous l’avons dit, la fonction de la gnose doctrinale n’est pas seulement de purification, elle est aussi de reconnaissance, car on ne connaît que ce que l’on reconnaît, ce qui fait sens en nous, cela dont, sous l’action de sa rencontre réelle, s’éveille en nous le savoir inconnu. Et c’est en effet le Baptiste, le Dispensateur de l’eau lustrale de la connaissance, qui reconnaît le Christ, le nomme et le désigne publiquement pour la première fois dans l’histoire de l’humanité : « Voici l’agneau de Dieu ».
Or, la fonction gnostique du Baptiste ne résulte pas seulement d’une analogie que l’on pourrait estimer accommodatrice. Elle est suggérée de la manière la plus expresse par l’Evangile de saint Luc, et cela jette peut-être une certaine lumière sur l’épisode du livre « gnostique » La descendance de Marie, que nous avons traduit plus haut. Pourquoi, en effet, attacher au nom de Zacharie et aux circonstances miraculeuses qui entourent l’annonce de la naissance de Jean, son fils ?
Pour répondre à cette question, il suffit de lire, en saint Luc, le célèbre « Cantique » que le père du Baptiste chante prophétiquement à sa naissance : « Et toi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut. Car tu marcheras devant la face du Seigneur pour préparer ses chemins, donner la gnose du salut à son peuple, en rémission de leurs péchés ».
Avec la mention de la « clef de la gnose », ce sont les seules occurrences évangéliques du terme. C’est donc le « petit enfant » qui donne la gnose du salut, c’est ce qu’il y a dans l’homme de plus originel et apparemment de plus petit, à l’instar du « Petit Poucet », c’est-à-dire l’intellect, qui, à travers la forêt obscure du monde, marchera « devant la face du Seigneur », apportera la connaissance salvatrice, la gnose prophétique du « Très-Haut », en d’autres termes la métaphysique de la transcendance.
Mais lorsque le « Très-Haut » descend « très-bas », lorsque El-Elyon devient Emmanu-El, « Dieu-avec-nous », Dieu immanent, il se produit aussi un renversement « horizontal » : ce qui était « devant » passe « derrière », ce qui était « avant » se change en « après », ce qui était lumière (de la connaissance) devient l’obscurité (de la foi), parce que la lumière réfléchie est ténèbre au regard de la lumière véritable.
C’est ce que déclare le Baptiste en saint Jean : « Celui qui vient après moi a passé devant moi parce qu’il était avant moi ».
L’intellect gnostique n’est pas l’époux de l’âme humaine, mais seulement l’ami de l’Epoux divin : « Il se tient près de lui, il L’écoute, il est ravi de joie à la voix de l’Epoux. Cette joie qui est la sienne est à son comble » ; mais « il faut que l’Epoux croisse et que lui diminue ».
Le Christ lui-même, en saint Matthieu, donne la clef de ce renversement analogique, qui est comme la « signature » du Précuseur : « Parmi les enfants des femmes, il ne s’est pas levé de plus grand que Jean Baptiste ; toutefois le plus petit dans le Royaume des Cieux est plus grand que lui ». Ce qui signifie, entre autres, que la moindre élévation de l’être dans la réalité du Royaume est plus grande que la plus grande élévation dans l’ordre de la conscience humaine.
La geste johannique
La geste johannique scelle ainsi le destin de la gnose chrétienne. Il faut qu’elle aille jusqu’à son terme, qu’en elle la gnose parvienne au sacrifice capital. Cette consommation de la gnose partielle qui se fait inconnaissance conditionne la réalisation de la gnose intégrale. Celle-ci, comme l’enseigne saint Paul, consiste à connaître comme nous serons connus, ce qui signifie que la connaissance que Dieu a de la créature humaine est la règle et le modèle de la connaissance que la créature a de Dieu.
Cette formule, l’une des plus profondes que nous ait donné la littérature gnostique universelle, ne postule pas seulement la réciprocité analogique des gnoses divine et humaine ; elle implique aussi, fondamentalement, leur identité essentielle. Quand l’intellect est dépouillé de toute connaissance particulière, plongé dans une ignorance infinie, il atteint un état de nudité parfaite et pure transparence. Devenu ainsi ce qu’il est en son fond, plus rien en lui ne peut s’opposer à son entier investissement par la Gnose divine. Dieu se connaît Lui-même en cet intellect et comme cet intellect, qui ainsi ne fait plus avec Lui-même.
Et de ce mystère de la Gnose suprême, Marie est une clef.
(d’après Jean Borella)