
Nous allons continuer ici par la question du « Qui suis-je ? » dont nous avons dit qu’elle était fondamentale.
Cette question du « Qui suis-je ? » peut inaugurer une recherche spirituelle. Cette voie a été largement débroussaillée par les traditions orientales dont l’Advaïta : on peut penser ici à Ramana Maharshi.
De mon point de vue, la voie orientale classique reste insuffisante : nous sommes certes cela mais plus encore… Il faut voir aussi le réel qui « donne naissance » à la conscience et au monde et cela dans leur déploiement…
La question du « Qui suis-je ? » permet d’accéder au fond humain profond : c’est la conscience qui alors est vue et donne réponse à la question.
Mais, dans les traditions et les religions du monde, il y a aussi émergence du « Je Suis » comme expression et spécification du divin. La question du « Qui suis-je » souligne alors la béance du fond humain qui par un « saut quantique » débouche en Dieu.
Les trois fonds
Dans la vie spirituelle, lorsqu’on rentre dans son intériorité, on peut accéder successivement aux trois fonds suivants :
- le fond humain : le propre de l’homme ;
- le fond humano-divin : le propre du Christ ;
- le fond divin : le propre de Dieu.
Dans la vie spirituelle (en particulier, par la méditation), on peut croire avoir « touché » Dieu alors qu’en fait on n’a accédé qu’au seul fond humain, d’une grande beauté, certes mais qui doit être dépassé. Alors, méfiance !
Une technique, un résultat obtenu par une technique même spirituelle est de soi indifférent au registre divin : à la limite il y aurait comme un conflit entre deux modes de passivité :
- la passivité acquise de la Mystique naturelle où dans le vide total l’âme est comme possédée par elle même en son pur exister ;
- et la passivité infuse de la mystique surnaturelle, sur-activité où l’âme selon un mode humano-divin et divin est mue par Dieu...
Le fond humain
L’accès au fond humain peut se faire à l’aide de la vertu et des efforts personnels : c’est le fond à l’image de Dieu. Le fond de l’âme correspond au fond humain : il s’ouvre, dans sa béance, sur le fond humano-divin et le fond divin.
Le fond humano-divin et le fond divin
L’accès au fond humano-divin puis au fond divin est un effet de la grâce : on ne peut le provoquer de soi-même. Il peut être donné par grâce, en particulier, dans la contemplation.
Le fond humano-divin est l’Image de Dieu. Hadewijch combine sa mystique de l’amour avec un exemplarisme personnel qui insiste sur le lien intime entre notre image en Dieu (archétype) et notre être créé : il nous faut devenir ce que nous sommes en retournant à notre origine. Elle exprime de la sorte, avant Maître Eckhart, la réciprocité entre le fond divin et le fond de l’âme.
Le fond divin, lui, correspond à une immersion en Dieu et dans l’essence divine.
Cette Réalité, les grands mystiques chrétiens des 14°-16° siècles, Maître Eckhart, Henri Suso, Jean Tauler, Jean de la Croix, Thérèse d’Avila l’appelaient fréquemment FOND de l’être, reprenant une image employée par Paul aux Corinthiens 3,10. Il s’agit du fond divin dans la personne humaine, de ce qui lui permet d’exister, et à quoi cependant il est possible d’avoir accès. Mais un fond qu’on peut dire sans fond : pour rendre compte le moins maladroitement de cette réalité, ces chercheurs de vie spirituelle avaient recours à un verset du Psaume 41 : « l’abîme appelant l’abîme ». C’est-à-dire que l’abîme humain et l’abîme divin s’appellent l’un l’autre et communiquent dans l’infini de la profondeur.
Il s’agit alors d’une présence sans mots, dans le silence. Le contemplatif met en veilleuse son intellectualité, ses pensées et émotions, seule reste ce qu’on appelle souvent la « conscience pure ». Sa prière peut le mettre en contact avec l’aspect non-personnel de la divinité ou l’introduire dans les relations trinitaires. Elle permet d’asseoir le mystère de son propre être sur le mystère de l’Etre divin. Thérèse d’Avila l’exprime de façon très suggestive dans la Dernière Demeure de son Château intérieur.
Ce fond, cet Abîme, s’expérimente en général comme un Vide. Ce mot a mauvaise presse dans notre culture, aussi préfère-t-on utiliser plutôt le terme de Vacuité.
Au plus profond des profondeurs humaines on s’engouffre dans un abîme insondable. Un « Fond sans fond ». Et dans cet abîme est l’habitation propre de Dieu.