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La vraie Gnose comme théologie mystique et comme Voir

vendredi 13 novembre 2009, par cmchr

« Vous connaîtrez l’Amour du Christ qui surpasse toute connaissance », dit S. Paul. Une telle connaissance, qui dépasse toute connaissance, s’appellera vraie Gnose (qui n’est pas sans rapport avec la théologie mystique et aussi le Voir). La gnose est donc une connaissance sacrée, selon son objet qui est la divine Essence, et selon son mode qui est participation à la connaissance que Dieu a de Lui-même. Une telle participation, qui ressortit à l’être davantage qu’au connaître, est une actualisation qui est nécessairement l’œuvre du Saint-Esprit.

Cette actualisation est le fondement interne de la sainte théologie comme la Révélation en est le fondement externe. Sur cette double fondation, la théologie spéculative est l’objectivation mentale de la théologie mystique, l’expression imparfaite de la contemplation parfaite.

Et c’est cette imperfection de la théologie spéculative qui appellera son propre dépassement, qui invitera la raison à se soumettre à l’intelligence spirituelle et qui permettra d’accéder, par la grâce, à la gnose. Et cette gnose est le Royaume de Dieu, selon la correspondance entre « la clef de la gnose » (Lc XI, 52) et « la clef du Royaume de Dieu » (Mt XXIII, 13) qui fonde dans les Écritures cette identité de la gnose et du Royaume de Dieu.

À ce titre, la gnose véritable n’est pas une science mais une nescience, car dans cette gnose suprême, c’est Dieu qui se connaît Lui-même, dès que l’intelligence est parfaitement dépouillée d’elle-même. Seule l’inconnaissance peut conduire à une sur-connaissance : « Si quelqu’un estime connaître quelque chose, il ne connaît pas encore de la façon qu’il faut connaître » (1 Co VIII, 1-2). Et la puissance qui seule peut réaliser ce renoncement nécessaire, c’est la puissance caritative qui fait que « la Charité est la porte de la gnose ».

L’Amour comme substance de la vraie Gnose

Selon le vœu du Christ, il s’agit de devenir un comme le Père et le Fils sont Un et l’Amour est l’unification qui précède l’Unité ; parce que l’amour est la substance de la gnose, et la gnose l’essence de l’amour. La dimension gnostique de la Charité permet le désintéressement radical du pur amour et la gnose est centrée sur la Vérité, la seule qui délivre. « La gnose est l’axe vertical, immuable et invisible que la danse de l’amour enveloppe comme une flamme. »

Aussi l’oraison est-elle la seule activité qui convienne à la dignité de l’intelligence, et qui est l’acte par lequel l’intellect réalise sa nature déiforme. La prière est donc la gnose ; « c’est l’intellect qui prie dans la connaissance et qui connaît dans la prière » ; la connaissance est la prière de l’intellect. Prière et gnose sont ainsi les deux montants de l’échelle de Jacob qui se rejoignent dans l’infini de Dieu.

L’intellect nu de la vraie Gnose

Amour et Gnose sont l’origine et le terme du voyage. Parvenu au Christ, Gnose éternelle du Père, par la charité, on participe à Son Effusion d’Amour, qui est le Saint-Esprit. L’intellect, unifié par la charité, « est élevé à une dignité infinie, dignité qu’il possède en vertu même de sa nature intellectuelle ». Et « l’intellect nu, c’est celui qui est consommé dans la vision de lui-même et qui a mérité de communier à la contemplation de la Sainte-Trinité ».

Seule « la nudité de l’intellect, ou l’ignorance infinie (saint Évagre), ou la nuée d’inconnaissance (Denys l’Aréopagite) représente le mode non modal sous lequel la créature peut devenir immanente à la transcendance divine ». Et « ce mode non-modal est le plus haut degré de la charité ».

Et « tant que l’intellect n’est pas Dieu, sa lumière n’est pas la vraie Lumière ». Il doit réaliser sa propre substance non-divine, c’est-à-dire son ignorance ontologique. « Ce secret, la Sainte Vierge le connaissait, Elle qui fut la pure ténèbre où prit chair la Lumière du Monde ».

La Vraie Gnose comme théologie mystique

La théologie mystique ne se distingue de la théologie négative que comme la fin du chemin du chemin lui-même. Lorsque celle-là a nié tout symbole et tout concept, celle-ci peut apparaître. Lorsque l’intelligence ne voit plus le concept comme une chose mentale, parce qu’elle l’a nié, parce qu’elle a fermé les yeux, alors peut-elle réaliser la Réalité informelle et anonyme. Alors elle fait « l’expérience décisive et paradoxale de ses propres limites et [peut] s’éprouver soudain comme pure capacité d’adoration contemplative ». Car une telle réalisation, évidemment, relève à la fois de la connaissance et de l’amour. Mais, de quel amour et de quelle connaissance s’agit-il ?

Fondamentalement, « la puissance anagogique est œuvre de l’Amour et traduit l’opération de l’Esprit-Saint au cœur de l’intellect ». « L’amour n’est que le mouvement même de la theologia, la puissance dynamique qui la fait [...] dépasser les noms et les formes. Et cette puissance érotique qui est dans l’intelligence créée, n’est autre que sa participation à l’Erôs divin lui-même, à l’Esprit d’Amour qui est Dieu en son extase trinitaire ».

Les théologies négative et mystique s’avèrent ainsi être « une "Pâque" de l’intellect » , une voie spirituelle comportant mort et résurrection : « mort aux concepts affirmatifs [...] qui deviennent signes de leur propre dépassement ; résurrection, parce que l’intellect qui a consenti [...] à son propre effacement, à sa propre crucifixion, est établi dans un état suréminent de ’’gnose par nescience’’ ».

Ces deux moments : extinctif et unitif, sont précisément révélés par la mort et la résurrection du Christ. « Le dépouillement de toutes les opérations intellectuelles, le renoncement à tout objet déterminé, en vue de reconnaître le seul Objet divin, c’est la mise à mort d’une intelligence crucifiée avec le Christ, et qui, comme lui, ayant renoncé à toute forme intelligible du divin, ne peut que s’écrier : ’’ Eli, Eli, lamma sabacthani !’’. [...] Baptisé dans la mort du Christ, l’intellect pascal ressuscite avec Lui ». Car dans le christianisme, « il ne saurait y avoir d’autre voie de gnose que Jésus-Christ Lui-même, incarnation du Logos, c’est-à-dire de la Connaissance que Dieu prend de Soi. [...] Et c’est pourquoi, d’Origène à Maître Eckhart, et chez les plus grands mystiques, la connaissance de Dieu, la gnose véritable, est identifiée à la filiation divine : connaître Dieu, c’est devenir "Fils" ».

La Gnose, voie de la nescience

Il reste que la gnose, ou la théologie mystique, n’est une connaissance salvatrice que si l’homme renonce à sa propre connaissance - spéculative -, pour laisser Dieu se connaître lui-même ; et le Christ lui-même, incarnation du Logos, c’est-à-dire de la Connaissance que Dieu prend de Soi, est l’éminente voie chrétienne de gnose, dans une religion gnostique, par essence.

Si pour entrer dans la "surconnaissance", l’« épignose » paulinienne, il faut « avoir renoncé à toute connaissance, fût-ce à la connaissance même des Idées », cela signifie que « l’intelligence métaphysicienne doit s’engager concrètement dans la foi au Dieu révélé : sans révélation, pas d’Objet divin » ; « et sans Objet divin [...], pas de délivrance possible, puisque tout pèlerinage vers une lumière alors absente est interdit. L’intelligence doit opérer une sorte de sacrificium intellectus, elle doit s’ensevelir dans la foi comme dans la mort du Christ Logos, mais c’est pour renaître avec lui ».

Si donc le Christ a pu dire : « ta foi t’as sauvé », c’est bien que sola fides sufficit (seule la foi suffit), celle de l’aveugle guéri, celle du bon larron ou celle du ’’charbonnier’’, autant que celle de S. Thomas d’Aquin. Une fois que l’intelligence a rempli sa fonction, qui est de rendre intelligible le message de la foi dans la grâce de l’Esprit de sorte que l’être humain puisse y adhérer librement, il n’y a plus de différence, nous semble-t-il, entre cette entrée en théologie mystique - ou en Docte Ignorance (Nicolas de Cues) : ce passage où l’intelligence ferme les yeux (S. Denys l’Aréopagite) devant ce qui, de toute façon, est « au-dessus des yeux » (Malebranche) -, et un direct « ensevelissement dans la foi » (qui renonce - même si c’est par incapacité ’’intellectuelle’’ - à d’abord ’’affirmer’’ pour ensuite ’’nier’’) : une directe acceptation de sa créaturelle « ignorance ontologique ».

Vraie Gnose et autres voies

C’est certainement pourquoi, à côté de la noble voie de l’intellectualité sacrée, il peut y en avoir d’autres. Pour autant, si on a pu en identifier, tel le ternaire : voie du sage, voie du héros et voie du saint (voies de l’’’intelligence’’, de l’’’action’’ et de l’’’amour’’), ce n’est pas sans montrer que chacune, nécessairement, contient bien sûr éminemment les deux autres. Et, s’il fallait mentionner le point commun à toutes les voies, nous dirions qu’il est nécessairement dans la rencontre de la métanoïa, conversion libre de l’homme, et de la grâce de Dieu.

(d’après Bruno Bérard)

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